Requiem pour le monde libre
entre trumpisme et islamisme, la tenaille totalitaire
Table
Premiers mots
1. La grande fatigue (Les déçus de la démocratie).
2. L’esprit totalitaire (Les mécanismes de la tenaille).
3. La déchirure (Le 7-Octobre).
4. Salauds de Juifs ! (Le venin antisémite).
5. Les valets de l’obscurantisme (L’islamisme)..
6. Les obsédés de l’identité (Le wokisme)
7. L’oligarchie orwellienne (Le trumpisme)
8. Dans l’étau des empires (L’Europe)
9. La vibration de l’humanisme (Le monde ibre)
Derniers mots.
Premiers mots…
Qu’est-ce qui nous arrive? Cette impression étrange que le monde ne tourne plus rond, que nous errons sur des sables mouvants, et qu’un orage mauvais s’annonce… Chaque matin, nous nous réveillons en redoutant les dernières nouvelles du grand cirque planétaire. Voici, ici, le poison antisémite qui retrouve sa virulence, le fanatisme islamiste qui poursuit son œuvre de mort, relayé chez nous par des valets complaisants qui se prétendent vertueux. Voilà, là-bas, dans cette Amérique que, pourtant, nous chérissions, ce président cupide qui démolit les murs porteurs de la démocratie, détricote les alliances, et pactise avec le conquérant russe qui veut asservir l’Ukraine. Et tous ces démagogues qui surgissent dans une Europe divisée… Partout, on trahit nos valeurs héritées des Lumières, on s’attaque au socle de principes et de droits sur lequel sont fondées ce que nous avons de plus précieux: nos libertés.
Et partout, les opinions se radicalisent. Hier, nos grands-parents furent broyés dans le choc violent entre communisme et fascisme. Nous voilà coincés dans d’autres tenailles, entre trumpisme et islamisme, entre extrême-droite et extrême-gauche, idéologies conquérantes et rivales, qui, en réalité, se confortent. Quand la société se polarise ainsi, il n’y a plus de compromis possible, la politique dégénère, le langage se pervertit, la pensée se simplifie, et la barbarie gagne…
Allons-nous tolérer le retour des brutes et des menteurs? Est-il déjà trop tard? Sommes-nous engagés dans l’un de ces moments à propos duquel d’autres diront un jour: «Comment n’ont-ils pas compris? Pourquoi n’ont-ils rien fait? Fallait-il qu’ils soient aveugles pour ne rien voir?» Le «monde libre», cette expression d’autrefois qui qualifiait l’entente des démocraties occidentales, est-il en train d’agoniser, étouffé par les nouveaux empires?
Le risque, c’est celui d’un effondrement moral, d’une apathie générale face aux nouvelles menaces. Cela nous a toujours frappé: dans les récits des années 1910, il est souvent question du «Paris joyeux de la Belle Époque», de «Vienne qui valsait sur un volcan»… Danserions-nous, à nouveau, au bord du gouffre? En Europe, les générations d’après la Seconde guerre mondiale, qui ont connu la paix et une forme de stabilité, jusqu’à s’imaginer vivre la fin heureuse de l’Histoire, ont fini par croire que rien de grave ne pouvait leur arriver. Elles ont perdu le sens du tragique, cette conscience que l’homme doit sans cesse lutter contre lui-même, que l’avenir n’est jamais sûr.
Personne, bien sûr, n’aime envisager le désastre. Nous choisissons plus volontiers le déni, car il nous permet de conjurer la peur. Au diable les prophètes de malheur! Ainsi, au lieu de nous mobiliser, la multiplication des atteintes portées à la démocratie nous anesthésient. On finit par s’habituer... On préfère croire que tous ces événements sont isolés, qu’ils ne changeront pas vraiment la société, que le pire ne peut advenir. C’est ainsi que le totalitarisme gagne: par petites doses répétées, il nous immunise. On ne réagit plus. On vit au jour le jour, on oublie tout, «l’étrange défaite» de 1940, Vichy, la Collaboration, la Shoah, le 11-Septembre, le 7 octobre, et puis, et puis, et puis… Et on laisse s’effriter nos valeurs essentielles, en oubliant qu’elles forment le cadre de notre vie.
Ce livre est né de notre désarroi au fil de nos voyages, de nos rencontres, de nos débats, face à ce monde déboussolé qui se perd et se radicalise, de notre tristesse aussi de voir l’Amérique, notre second pays, délaisser le camp des démocraties. Et du sentiment qu’il est de plus en plus difficile de se faire comprendre. Les opinions sont souvent détournées, vidées de leur sens, et vite enfermées dans des cases partisanes dans lesquelles nous ne nous reconnaissons pas. Lorsque nous dénonçons par exemple les complaisances de l’extrême-gauche face au Hamas, nous voilà qualifiés «d’islamophobes» et classés à l’extrême-droite. Mais quand nous critiquons la brutalité de la nouvelle administration américaine, nous voilà catalogués à gauche, aux côtés des forcenés du wokisme… Nous ne sommes plus sûrs de partager les mêmes mots avec certains de nos semblables ni de vivre une réalité commune. Par l’effet des réseaux sociaux, le mensonge se fait plus crédible que la vérité. Les bourreaux sont présentés comme des victimes, les oppresseurs comme des opprimés, les envahisseurs comme des assiégés… Ce brouillage constant du réel gagne aux deux bouts du spectre politique, et nous errons dans un labyrinthe de miroirs déformants comme dans le rêve d’un fou. Souvenons-nous de l’avertissement de George Orwell : quand nous ne pouvons plus nous accorder sur une vérité objective, alors la démocratie est en danger.
Mais il nous faut d’abord rappeler que des millions de personnes se disent déçues par le modèle démocratique et votent en toute conscience pour les extrêmes. Elles choisissent des leaders populistes pour, disent-elles, «faire enfin bouger les choses», elles les ont voulus et elles leur confient leurs espoirs. L’Histoire nous avertit, la désillusion risque d’être brutale. Ce qui nous bouleverse, c’est de voir que notre monde libre, ce front commun dressé contre l’obscurantisme et la tyrannie depuis la seconde guerre mondiale, est aujourd’hui attaqué, et que ses valeurs – celles de l’universalisme et de l’humanisme - sont dépréciées.
Précisons. L’universalisme, c’est la conviction profonde que tous les êtres sont égaux en dignité et devraient l’être en droits. Que l’on se sent d’abord humain avant d’être membre d’une nation ou d’une communauté. Ce sont les principes des philosophes des Lumières (Kant, Locke, Voltaire, Diderot, Condorcet ou Thomas Paine), bien loin d’être réalisés dans les faits, mais qui montrent la direction à suivre… Ils s’appuient sur l’humanisme (qui nous vient de la Renaissance, de Pétrarque à Montaigne), qui prône l’émancipation de chacun par l’éducation, la culture, la raison…
Mais dans la réalité, pas besoin d’être philosophe. Ce dont nous parlons, c’est plus simplement le sentiment d’une évidence que nous pouvons ressentir: l’empathie spontanée face à la souffrance et la fragilité, un sursaut viscéral face à l’arbitraire et l’injustice, une même aspiration à la beauté et à la liberté… Une forme d’instinct, en somme, au plus profond de nous. Et c’est précisément ce qui, dans cette grande confusion mondiale, nous semble partir en lambeaux. A droite comme à gauche, on valorise le cynisme, les intérêts prévalent sur les valeurs. Certains dénigrent l’idée même d’une morale - c’est-à-dire d’un accord minimal sur le bien et le mal – qu’ils considèrent comme mièvre ou naïve: «Vous faites de la morale!» nous dit-on parfois avec mépris. Mais à la fin des fins, les choix politiques et géopolitiques ne reposent-ils pas sur une morale? Sur une certaine idée de l’homme?
Ces «valeurs» dont nous faisons l’éloge, elles tiennent en deux mots. Liberté d’abord: celle de penser, s’exprimer, se déplacer, aimer, disposer de son corps, avoir une vie privée… Justice, ensuite: c’est-à-dire l’acceptation commune de ce qui est juste, l’adhésion à nos lois, un sens de l’équité, le respect des minorités, l’attention aux faibles et aux vulnérables… C’est ce qu’écrit Albert Camus dans le journal Combat, le 8 septembre 1944, lorsque, enfin, il entrevoit la défaite du nazisme : «Que la vie soit libre pour chacun et juste pour tous, c’est le but que nous avons à poursuivre».
Pour l’écrivain, au sortir de l’enfer, l’Europe devait inventer ce nouvel équilibre entre l’individu et la société, entre justice et liberté. Mais il avertissait: «Il ne faut pas se cacher que cette conciliation est difficile. La liberté pour chacun, c’est aussi la liberté du banquier et de l’ambitieux; la justice pour tous, c’est aussi la soumission de la personnalité au bien collectif.» A l’époque il fallait repousser les mâchoires d’une nouvelle tenaille, celle du capitalisme débridé et du communisme totalitaire. «Si nous échouons, disait encore Camus, les hommes retourneront à la nuit. Mais, du moins, cela aura été tenté.»
L’Europe, en effet, l’a tenté. Aujourd’hui, pour ne pas retourner à la nuit, pour que la démocratie ne soit pas une parenthèse, il nous faut recommencer, repousser les extrêmes, reprendre l’effort de Camus : «Penser à l’individu à chaque fois que nous aurons réglé la chose sociale, revenir au bien de tous chaque fois que l’individu aura sollicité notre attention.» Se garder à droite, se garder à gauche. La liberté et la justice. Voilà, c’est sous ce bel héritage que nous plaçons ce livre. Pour tenter de comprendre ce qui nous arrive. Retrouver l’essentiel de ce qui nous constitue, sans culpabilité ni naïveté. Nous fabriquer une boussole, afin de ne pas nous perdre. En somme, redonner un sens à ce beau nom chéri par les Lumières: la raison. Et se préparer à la défendre.
Tous Juifs !
« L’Histoire nous enseigne que la tragédie commence par une rupture d’égalité, une exclusion progressive des voix juives. Le vieil antisémitisme se nourrit de la lâcheté des uns et de la complaisance des autres, ceux qui ne disent rien ou détournent le regard, ceux qui murmurent des mensonges et des propos ambigus, émettent des doutes sur la réalité d’un crime ou la sincérité d’un témoin.
Les sociétés en crise projettent toujours sur les Juifs leurs propres malaises et, ce faisant, révèlent leur propre pourrissement. L’antisémitisme agrège les ressentiments et ressoude la nation des aigris. Les Juifs, éternels boucs-émissaires à portée de main et de couteau…
Cette haine qui renaît, c’est la pire, celle qui a pu conduire à inventer une industrie de l’extermination pour tuer à la chaîne six millions d’êtres humains. L’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs. C’est celle de tous, car l’atteinte portée à ceux qui sont juifs est une atteinte à chacun d’entre nous. Face à l’antisémitisme, nous sommes tous juifs. »
(extrait de Requiem pour le monde libre)